“Queue de loup” : le récit du procès du président du département
De nombreux soutiens à Jean-Marie Bernard étaient présents devant le tribunal lundi

“Queue de loup” : le récit du procès du président du département

La foule massée devant le tribunal de Gap hier dès la fin de matinée était très largement acquise à la cause de Jean-Marie Bernard. La dizaine de défenseurs du loup faisaient face à des soutiens du président du département des Hautes-Alpes au moins dix fois plus nombreux, qui se sont fait entendre tout l’après-midi dans une atmosphère électrique.

À l’intérieur de la salle d’audience, l’élu de 72 ans comparaissait pour détention, transport et cession d’une partie d’espèce animale protégée. À l’origine de l’affaire : le cadeau de départ offert à l’ex-préfète des Hautes-Alpes le 21 février 2020, à savoir une queue de loup.

Si les faits en eux-mêmes sont assez simples et ne font guère débat, les échanges ont principalement porté sur deux questions : Jean-Marie Bernard savait-il que l’appendice avait appartenu effectivement à un loup ? Le fait de commettre de genre d’infraction pour porter un message politique l’exonère-t-il de poursuites ?

La nature de l’appendice

Donner une queue de loup, en la qualifiant de queue de loup, mais sans savoir que c’est une queue de loup : voilà comment on peut résumer la version du prévenu.

L’élu assure avoir découvert le morceau animal sur sa boîte aux lettres quelques jours avant la cérémonie de départ de la préfète, et s’être emparé de ce prétexte pour la lui offrir en la présentant comme queue lupine. « Je sais différencier une queue de chien et une queue d’écureuil, mais pas une queue de chien et une queue de loup » explique Jean-Marie Bernard. « Vous êtes-vous dit que c’était peut-être une queue de loup, et que vous auriez dû la signaler ? » lui demande la présidente du tribunal. « Pour moi c’était juste une queue d’animal », répète l’élu.

Le procureur et les parties civiles n’ont, eux, aucun doute : le président du département connaissait forcément la nature de ce produit animal. D’après l’enquête, il aurait en effet déjà eu l’occasion de voir des dépouilles du prédateur, et aurait même demandé auparavant, en vain, au directeur du laboratoire départemental de lui fournir des queues de loup. « C’est amusant ! » rétorque l’élu quand la présidente du tribunal le questionne sur ce dernier point, qui prouve la préméditation selon le procureur. Celui-ci rappelle aussi que Jean-Marie Bernard n’exprime des doutes sur la nature de l’appendice qu’à partir du moment où la justice s’empare de l’affaire.

De son côté, la défense est catégorique : le président du département ne pouvait pas connaître la nature exacte de la queue, puisqu’il a fallu attendre une analyse ADN pour déterminer qu’elle avait bien appartenu à un loup français femelle. Un animal non répertorié dans la liste des prédateurs tués légalement, et donc possiblement braconné, percuté par un véhicule, ou encore mort naturellement.

Le coup de com’ politique

Quand au message politique que revêt ce cadeau de départ, Jean-Marie Bernard s’est très longuement étendu dessus durant l’audience, répondant souvent à côté des questions qui lui étaient adressées. Si, selon le dossier, l’élu aurait tenu des propos radicaux par le passé, appelant à « décimer » et « éradiquer » le loup, qualifiant le braconnage « d’auto-défense », la position qu’il défend à son procès est plus nuancée. « Je sais que le loup est une espèce protégée, et qu’il y a des mesures de l’État pour aider les éleveurs, mais je trouve que ces dernières sont insuffisantes pour assurer une cohabitation. Il faut revoir la classification », déclare-t-il.

Pour les parties civiles, il est choquant et indigne d’un élu de commettre une infraction avec autant de légèreté pour faire passer ce message politique. « Vous auriez pu offrir une queue de loup en peluche, ça aurait tout aussi bien marché médiatiquement », assène l’avocat de la fondation Brigitte Bardot. Les associations de protection de la biodiversité regrettent le climat d’animosité qu’alimente la démarche du président, alors qu’elles prônent un dialogue apaisé. L’avocate du Klan du loup dénonce en particulier une action à visée électorale aux frais du contribuable, puisque le prévenu bénéficie de la protection fonctionnelle du conseil départemental.

Le procureur, quant à lui, estime que l’argument de la liberté d’expression avancé par la défense est invalide.

L’avocat de Jean-Marie Bernard invoque en effet la jurisprudence créée par une militante Femen ayant dévoilé un de ses seins, et relaxée grâce à la nature de « propagande politique annoncée comme telle » de son action. Pour la défense, l’acte du président est bel et bien uniquement politique, puisqu’aucun des 150 participants à la cérémonie de départ de la préfète ne s’en offusque sur le moment, et que la représentante de l’État elle-même, bien que gênée, accepte son cadeau.

Deux mois d’emprisonnement avec sursis requis

Finalement, les 7 parties civiles, à savoir l’ASPAS (Association pour la protection des animaux sauvages), la Société Alpine de Protection de la Nature, France Nature Environnement PACA, France Nature Environnement, LPO France, la fondation Brigitte Bardot, et Le klan du loup, demandent au total 12 500 € de dommages et intérêts.

Mathilde Goueffon est juriste pour France Nature Environnement PACA, elle représentait l’association au procès.

Le procureur a requis 2 mois d’emprisonnement avec sursis et 3 500 € d’amende, la peine maximum étant de 3 ans d’emprisonnement et de 350 000 € d’amende. La défense demande la relaxe, ou à défaut la dispense de peine.

En conclusion des trois heures d’audience, Jean-Marie Bernard prend la parole, visiblement ému, se posant une nouvelle fois en défenseur et en porte-parole des éleveurs confrontés au quotidien aux attaques de loups. Une déclaration qu’il réitère devant la presse à la sortie du tribunal.

Le délibéré sera rendu le 12 mars prochain.